« Je m’appelle Joseph Gandrieau et cela fait maintenant trois ans que je collabore avec Wilsa. Au fil des projets, j’ai eu la chance d’être accompagné par une équipe passionnée et engagée, qui a toujours soutenu mes aventures en milieu naturel et avec qui j’ai toujours plaisir de discuter !
Mon attrait pour l’outdoor remonte à une dizaine d’années. Depuis, je n’ai jamais cessé de partir explorer, à pied, à vélo ou en autonomie, des territoires magnifiques qui nourrissent mon goût de l’effort et de la découverte. Ces aventures prennent parfois la forme de simples escapades, parfois celle d’expéditions de plusieurs semaines/mois mais elles répondent toujours à la même envie : vivre des efforts intenses dans des milieux que je trouve magnifiques.
Ces dernières années, ce sont les régions arctiques qui ont particulièrement retenu mon attention. J’y trouve une beauté brute et fascinante : des étendues blanches infinies, des lumières changeantes, des nuits illuminées par les aurores boréales, mais aussi des environnements exigeants qui demandent humilité, persévérance et engagement.
C’est d’ailleurs avec le soutien de Wilsa que j’ai mené l’un de mes premiers grands projets d’expédition en 2024. Une aventure qui m’a conduit de la France aux îles Féroé, avant la traversée hivernale de l’Islande, puis une expédition de cinquante jours au Groenland. Une aventure, qui reste à ce jour l’une des expériences les plus marquantes de ma vie, avec la dernière expédition qui vient de se terminer évidemment ! »
1.Parle-nous de ta dernière aventure.
L’expédition qui vient de s’achever s’intitulait « Corps Boréal : Vivre, survivre, s’émerveiller en milieu extrême ». Il s’agissait d’une aventure à la fois sportive, scientifique et pédagogique. Avec Tristan Marek et Matthieu Sion, nous avions les yeux tournés vers le mythique passage du Nord-Ouest, ce corridor de glace reliant l’océan Atlantique au Pacifique entre le Canada et le pôle Nord. Dans l’histoire de l’exploration, c’est un territoire chargé de symboles, qui a longtemps fasciné les navigateurs et les aventuriers du monde entier. Il nous fascine depuis longtemps…Au-delà du défi géographique, nous étions également curieux d’explorer la manière dont le corps humain s’adapte à l’un des environnements les plus hostiles de la planète. Comment réagit-on au froid permanent, à l’isolement, à la fatigue accumulée ou encore à l’effort quotidien pendant plusieurs semaines ? Ces questions étaient au cœur du projet, avec la volonté de partager cette expérience et ces enseignements auprès des jeunes.
L’aventure a pris la forme d’une expédition en autonomie sur la banquise, associée à un travail de collecte de données sur le corps humain et à la création de contenus pédagogiques destinés au grand public et aux étudiants. Comme toute expédition polaire, le projet a connu son lot d’imprévus et d’aléas, mais nous avons réussi à nous adapter et à poursuivre notre objectif. Aujourd’hui, je reviens de cinquante jours passés sur la glace, une expérience aussi exigeante qu’extraordinaire. J’ai hâte de mettre le nez dans les données scientifiques collectées.
2.Quelle a été ta préparation pour ce défi ? Quel matériel as-tu emporter ?
La préparation de cette expédition a occupé une grande partie de notre quotidien pendant les huit mois précédant le départ. C’était un travail colossal, alternant des moments très stimulants et d’autres beaucoup plus chronophage. La préparation physique a sans doute été la partie la plus agréable. Mon objectif était simple : faire en sorte que le corps ne soit jamais un facteur limitant sur le terrain. En milieu polaire, les contraintes sont déjà suffisamment nombreuses ; je voulais arriver prêt pour encaisser les semaines d’effort sans avoir à lutter contre mon propre organisme.Concrètement, cela représentait cinq à six entraînements par semaine, mêlant endurance, renforcement musculaire et travail spécifique avec port de charge ou traction. À cela s’ajoutaient des immersions régulières dans des environnements froids et isolés, à travers de mini-expéditions en montagne ou en Scandinavie, afin de tester le matériel, les routines et notre capacité à vivre dehors pendant plusieurs jours.
Mais la préparation ne s’arrêtait pas au physique. Une immense partie du travail concernait la logistique : définir l’itinéraire, sélectionner le matériel, étudier les aspects administratifs et les assurances, construire le plan nutritionnel, trouver des contacts sur place et développer les partenariats scientifiques, matériels et financiers. Le projet avait l’ampleur d’une expédition professionnelle, mais nous disposions de moyens limités. Il a donc fallu faire preuve d’ingéniosité, de persévérance et consacrer d’innombrables heures à sa préparation.
Au moment du départ, chacun de nous tractait une pulka de 120 à 130 kg. Une grande partie de ce poids était constituée de nourriture, avec des rations dépassant les 6 000 calories par jour. Nous transportions également du matériel scientifique pour nos recherches sur le corps humain, tout l’équipement de bivouac nécessaire à plusieurs semaines d’autonomie, tentes d’expédition, duvets, réchauds, popotes, souvent en double ou en triple afin d’anticiper les casses dans des températures pouvant descendre sous les -30 jusqu’à -40 °C.
Nos pulkas contenaient aussi du matériel vidéo destiné à la réalisation de notre film en réalité virtuelle, du matériel de sécurité pour faire face à la présence d’ours polaires, ainsi que la nourriture de notre chien de surveillance, un compagnon aussi précieux que gourmand ! Et bien sûr, elles étaient remplies de couches de vêtements techniques conçus pour nous permettre de vivre et d’évoluer quotidiennement dans l’un des environnements les plus froids de la planète.
3.Quelle a été la grande difficulté pendant l’aventure ?
Je pense que la plus grande difficulté d’une expédition polaire ne réside pas dans l’effort lui-même, mais dans tout ce qui se passe « entre deux efforts ». L’aventure deviendrait presque simple si, à la fin de chaque journée de marche, un petit chalet en bois chauffé nous attendait. Nous pourrions alors faire sécher nos vêtements, nous changer, nous asseoir quelques instants contre un mur, préparer un repas confortablement et nous glisser dans un duvet parfaitement sec. Mais sur la banquise, il n’y a évidemment rien de tout cela !Chaque fin de journée de ski marque en réalité le début d’une nouvelle épreuve. Il faut monter la tente malgré le vent, l’ancrer solidement dans la neige pour résister aux rafales nocturnes, organiser le campement, préparer le repas en faisant fondre de grandes quantités de neige afin de produire l’eau nécessaire pour la soirée et la journée suivante. Là-bas, tout se mérite. Rien n’est donné. Chaque besoin essentiel, boire, manger, dormir, se réchauffer, demande du temps, de l’énergie et de l’attention constante.
À cela s’ajoute une contrainte permanente : la gestion de l’humidité. En milieu polaire, le froid n’est pas le pire ennemi ; l’humidité l’est souvent davantage. Le paradoxe est que nous en produisons constamment. Un simple tour de cou porté devant le visage pour protéger le nez du froid se gorge rapidement de vapeur d’eau à chaque respiration. Il devient humide, puis gèle presque instantanément. Lorsque l’on fait fondre de la neige sous la tente pour obtenir de l’eau, la vapeur dégagée imprègne peu à peu les vêtements et le matériel. Même pendant le sommeil, le corps transpire légèrement. Cette humidité s’accumule dans les couches de vêtements et dans le duvet, puis finit par geler nuit après nuit. Toute l’expédition consiste alors à ralentir cette accumulation inévitable. Chaque geste doit être réfléchi : où ranger ses affaires, comment ventiler la tente, quels vêtements porter. C’est une bataille discrète mais permanente, qui dure des semaines. À mes yeux, c’est probablement l’aspect le plus difficile de la vie en autonomie dans le Grand Nord.
Mais cette autonomie totale offre également quelque chose de très précieux. Elle permet de développer une relation unique avec le territoire traversé. Lorsque l’on contemple un paysage après plusieurs semaines d’efforts, lorsque l’on atteint l’horizon uniquement grâce à sa propre énergie et à celle de son équipe, le regard change. Il y a une forme de satisfaction, presque difficile à décrire, née du sentiment d’avoir gagné chaque kilomètre parcouru. C’est cette sensation qui rend, selon moi, ces expéditions si exigeantes, mais aussi si extraordinaires.
4.Quels conseils donnerais-tu pour celles et ceux qui souhaitent se lancer dans un grand défi sportif ?
De foncer, évidemment ! Et d’être ambitieux, mais une ambition lucide. Le corps est capable de beaucoup plus que ce que l’on imagine souvent ; il ne faut pas lui imposer des limites qui n’ont pas de raison d’être. En revanche, il faut lui laisser le temps de s’adapter, de progresser et de se construire. Si le sommet de la montagne n’est pas accessible demain, alors atteindre une antécime ou un promontoire à mi-parcours sera déjà une magnifique réussite. Ces étapes intermédiaires offrent elles aussi leur lot de satisfaction, de confiance et d’émerveillement. L’essentiel est d’avancer, de savourer le chemin parcouru, puis de revenir un peu plus fort pour viser le sommet le mois suivant !5.Que retiens-tu de cette aventure ?
J’en retiens une petite idée autour de la « survie en milieux polaires ». On parle souvent des régions polaires comme d’environnements extrêmes, où l’on lutte chaque jour contre les éléments, où la survie est une préoccupation constante et où le risque est omniprésent. Cette réalité existe, bien sûr. Mais on oublie souvent de rappeler que ces territoires sont aussi profondément épanouissants. Derrière l’image de l’aventure dangereuse se cachent des paysages d’une beauté saisissante, des moments de calme absolu, une sensation de liberté rare et un rapport au monde particulièrement intense. Les environnements polaires ne se résument pas à une confrontation permanente avec le danger. Ce sont des lieux qui invitent à la contemplation autant qu’à l’effort, à l’émerveillement autant qu’à la prudence.6.Et ton prochain défi ?
Mon défi actuel est avant tout de réussir à m’adapter au retour. C’est un aspect dont on parle peu, mais le contraste entre plusieurs semaines passées sur la banquise et le retour à la vie quotidienne peut être assez brutal. Par exemple, mon sommeil est aujourd’hui bien plus perturbé qu’il ne l’était en expédition. On imagine souvent que les nuits sont difficiles dans le froid polaire, mais ce sont finalement la chaleur, les moustiques, les bruits de la ville et le rythme de la vie moderne auxquels je me suis désadapté qui me compliquent le plus le repos depuis mon retour à Nice.J’ai également très envie de retrouver la montagne. La banquise offre une sensation extraordinaire d’espace et une vue infinie vers l’horizon, mais je reste profondément attiré par les reliefs, les sommets et les sensations physiques liées au dénivelé. Dans quelques jours, je partirai donc pour une aventure plus locale, à travers les Alpes françaises et italiennes, avec l’envie de retrouver cette autre forme d’effort et de beauté.
Et puis, comme souvent après une expédition, les idées de nouveaux projets commencent déjà à émerger. Avec la chaleur estivale, je rêve de nouveau du Grand Nord. Sous quelle forme ? En kayak, en ski, ou peut-être d’une manière encore différente… C’est encore trop tôt pour le dire. Mais une chose est sûre : l’appel des territoires polaires est toujours bien présent !
